Déjà limitées à 20 km/h depuis 2021, les rues aménagées sans différence de niveau entre chaussée et trottoir franchissent une nouvelle étape : dès le 1er octobre 2026, les piétons y auront explicitement la priorité en tout point de la chaussée.

Barcelone, quartier à faible circulation de Horta dans le nord de la ville. Les espaces sont au même niveau, avec priorité piétonne. Dans son règlement municipal, Barcelone a choisi d’absisser la vitesse à 10 km/h. Le panneau indique « priorité aux piétons », en catalan
(Rue de l’Avenir)
L’Espagne poursuit la transformation de son Code de la route urbain. Après avoir généralisé en 2021 le 30 km/h dans les rues à une voie par sens et fixé à 20 km/h la vitesse dans les rues aménagées de plain-pied, elle renforce maintenant les droits des piétons dans ces dernières. Dès le 1er octobre 2026, ils y seront prioritaires en tout point de la chaussée. Une évolution à mettre en regard de la France, où une règle encore largement méconnue accorde déjà la priorité au piéton qui traverse régulièrement hors d’un passage piéton — à lire plus bas. La comparaison avec la Suisse montre en revanche le chemin qui reste à parcourir.
De la limitation à 20 km/h à la priorité piétonne
La nouvelle règle ne tombe pas du ciel. Elle constitue une nouvelle étape dans la transformation du régime des rues espagnoles entreprise il y a plusieurs années.
Entrée en vigueur le 11 mai 2021, la réforme des vitesses urbaines a instauré une hiérarchie simple : 20 km/h dans les rues où chaussée et trottoir sont aménagés sur un même niveau, 30 km/h dans les rues ne comportant qu’une voie de circulation par sens et 50 km/h lorsqu’elles en comptent deux ou davantage par sens.
La première catégorie concerne notamment de nombreuses rues étroites, centres historiques et villages où la séparation traditionnelle entre chaussée et trottoir est inexistante ou peu marquée.
La réforme de 2026 va désormais plus loin. Le nouveau Règlement général de la circulation donne une définition précise de ces espaces, les « zonas con plataforma única de calzada y acera », que l’on pourrait traduire par « zones à plateforme unique chaussée-trottoir ».
Elles sont définies comme des zones spécialement conçues et aménagées pour favoriser les déplacements à pied. Et surtout, le nouveau texte pose un principe très clair : le piéton y bénéficie de la priorité de passage en tout point de la chaussée.

Tarragone, Catalogne. Ave la nouvelle loi les piétons sotn désormais prioritaire même en l’bansec de signalissation é cet effet
/Rue de l’Avenir)
La vitesse de 20 km/h et la priorité piétonne deviennent ainsi les deux composantes d’un même régime : lorsque la séparation physique entre trottoir et chaussée disparaît, la réglementation adapte également les droits des personnes qui se déplacent à pied.
Une nouvelle étape dans la transformation des rues espagnoles
La réforme a été adoptée par le gouvernement espagnol en juin 2026 et entrera, pour l’essentiel, en vigueur le 1er octobre 2026.
Elle dépasse largement la seule question de la priorité piétonne. Pour la première fois, le Règlement général de la circulation comprend un titre spécifiquement consacré à la circulation en milieu urbain. Il introduit également une définition des « usagers vulnérables de la voie », réglemente davantage la circulation des vélos et des véhicules de mobilité personnelle et donne une existence juridique aux chemins scolaires sûrs.
La Direction générale de la circulation (DGT) explique elle-même la philosophie de la réforme : en vingt ans, la mobilité est passée d’une approche centrée sur la route et le véhicule à une approche centrée sur les personnes et les environnements urbains.
La priorité accordée aux piétons dans les rues de plain-pied illustre particulièrement bien ce changement de perspective. L’absence de trottoir surélevé ne signifie plus que le piéton doit s’effacer devant les véhicules : c’est au contraire l’ensemble de l’espace qui est conçu pour favoriser la marche.
Une priorité qui ne s’applique pas à toutes les rues
Attention toutefois à ne pas généraliser la nouvelle règle à l’ensemble des rues espagnoles.
Le règlement continue de poser comme principe général que, sur une chaussée ordinaire, les véhicules ont la priorité sur les piétons, sauf dans les cas expressément prévus : passages piétons, véhicule qui tourne alors que des piétons traversent la rue dans laquelle il s’engage, zones piétonnes, etc.
La nouveauté du 1er octobre concerne spécifiquement les rues à plateforme unique, c’est-à-dire sans différence de niveau entre chaussée et trottoir.
Il ne s’agit donc pas d’instaurer partout une priorité générale du piéton, mais de reconnaître juridiquement qu’une rue conçue de plain-pied appelle des règles différentes de celles d’une chaussée traditionnelle.
La calle residencial, cousine de la zone de rencontre
Il ne faut pas confondre les rues à plateforme unique avec la calle residencial, signalée en Espagne par le panneau S-28.
Pontevedra (Galice). La calle residencial, cousine de la zone de rencontre dans la vile amie des pilétons
(Rue de l’Avenir)Cette dernière est beaucoup plus proche de la zone de rencontre suisse et de ses équivalents européens : elle constitue une véritable rue partagée dans laquelle les piétons peuvent utiliser l’ensemble de l’espace et bénéficient de la priorité sur les véhicules. La vitesse y est limitée à 20 km/h.
La notion de « rue partagée » est d’ailleurs utilisée sous différentes formes dans plusieurs pays, sans impliquer partout les mêmes règles de priorité. Aux Pays-Bas, par exemple, la conception d’un espace partagé (shared space) ne signifie pas nécessairement que les piétons disposent juridiquement de la priorité.
La réforme espagnole de 2026 est donc intéressante précisément parce qu’elle ne réserve plus la priorité piétonne à la seule calle residencial : une rue aménagée de plain-pied bénéficie désormais elle aussi d’un régime particulier favorable aux piétons.
France : le piéton prioritaire même sans passage piéton
La comparaison avec la France réserve une surprise : le Code de la route français va, sur ce point, plus loin que la nouvelle réglementation espagnole.
La règle est pourtant assez peu connue.
L’article R.412-37 du Code de la route impose au piéton d’utiliser un passage piéton lorsqu’il en existe un à moins de 50 mètres. En l’absence d’un tel passage, il peut donc traverser la chaussée ailleurs, en tenant compte de la visibilité ainsi que de la distance et de la vitesse des véhicules.
Mais surtout, l’article R.415-11 impose à tout conducteur de céder le passage, « au besoin en s’arrêtant », au piéton régulièrement engagé dans la traversée ou manifestant clairement l’intention de le faire.
La base légale française article R411.15
Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre.
(…)
Les deux dispositions doivent être lues ensemble : lorsqu’aucun passage piéton ne se trouve à moins de 50 mètres et que le piéton respecte les règles de traversée, l’absence de passage piéton ne signifie pas qu’il perd sa priorité.
Depuis 2018, le texte va même plus loin : il n’est pas nécessaire que le piéton ait déjà posé le pied sur la chaussée. Le conducteur doit également céder le passage lorsqu’il manifeste clairement son intention de traverser.
Jacques Hennebert : redonner sa place au piéton
Cette question avait notamment été défendue par Jacques Hennebert, ancien vice-président de Rue de l’Avenir France et grand défenseur de la place des piétons.
Il insistait sur un paradoxe : multiplier les passages piétons dans les rues apaisées peut renforcer l’idée que le piéton n’aurait de droits qu’à l’intérieur des bandes blanches. Il plaidait au contraire pour des aménagements — zones 30, plateaux et trottoirs traversants notamment — permettant au piéton de retrouver naturellement sa place dans la rue.
« La chaussée où se trouvent “normalement” les voitures n’appartient pas aux automobilistes. »
Jacques Hennebert
La règle française reste pourtant largement méconnue : dans l’imaginaire collectif, le passage piéton continue souvent d’être considéré comme le seul endroit où le piéton serait prioritaire.
Qui est Jacques Hennebert ?
Jacques Hennebert († 2023) fut l’une des grandes figures de Rue de l’Avenir France : président, vice-président, rédacteur en chef et enfin président d’honneur.
Ancien élu grenoblois et cofondateur de l’ADTC en 1974, il a consacré une grande partie de son engagement à la ville apaisée, à la marche et à la reconquête de l’espace public.
Il fut également l’un des cofondateurs du Réseau RUES en 2006.
Et en Suisse ?
La comparaison est intéressante pour la Suisse, où la réglementation repose encore davantage sur le passage piéton pour attribuer la priorité.
Sur un passage piéton non réglé par des feux, le piéton bénéficie de la priorité dès lors qu’il manifeste clairement son intention de traverser. Il ne peut toutefois pas forcer cette priorité lorsqu’un véhicule est déjà trop proche pour pouvoir s’arrêter à temps.
Dans les zones 30, la situation est différente. Les passages piétons doivent en principe rester exceptionnels et les personnes à pied peuvent traverser la chaussée où elles le souhaitent. Mais elles n’y disposent pas pour autant de la priorité sur les véhicules.
La zone de rencontre constitue l’exception : à 20 km/h, les piétons peuvent utiliser toute l’aire de circulation et bénéficient de la priorité sur les véhicules.
La comparaison avec l’Espagne et surtout avec la France pose donc une question intéressante : faut-il continuer à faire dépendre aussi étroitement la priorité du piéton de la présence d’un marquage au sol ?
L’évolution espagnole propose une autre logique : adapter la règle de priorité à la configuration et à la fonction de la rue. Et l’exemple français montre qu’il est possible d’aller encore plus loin en reconnaissant la priorité d’un piéton qui traverse régulièrement, même sur une chaussée ordinaire dépourvue de passage piéton.

Barcelone, superilot de Sant Antoni
La nouvelle loi nationale espagnole consolide les mesures déjà prises à Barcelone. La ville a eéalisé les aménagement en approche tactique et a, en consquence, souvent garder les trottoirs traditionnels, en accordant toutefois la priosité piéton sur la chaussée.
(Rue de ‘Avenir)
De la rue automobile à l’espace public
En cinq ans, l’Espagne aura ainsi franchi deux étapes importantes. Depuis 2021, une rue de plain-pied est limitée à 20 km/h ; dès octobre 2026, le piéton y sera également prioritaire en tout point.
La mesure peut sembler technique. Elle traduit pourtant une évolution profonde : la réglementation ne considère plus systématiquement la chaussée comme un espace où le véhicule dispose par défaut de la priorité.
La France avait déjà ouvert une autre voie en accordant, sous certaines conditions, la priorité aux piétons qui traversent hors des passages prévus à leur intention.
Deux approches différentes, mais qui posent la même question aux autres pays européens, dont la Suisse : comment faire évoluer les règles de circulation pour que la priorité donnée à la marche dans les politiques de mobilité se traduise aussi concrètement dans le Code de la route ?
Pour aller plus loin
DGT – Réforme 2026 du Règlement général de la circulation
Présentation officielle de la réforme adoptée en juin 2026. La Direction générale de la circulation (Dirección General de Tráfico – DGT) explique elle-même la philosophie de la réforme : en vingt ans, la mobilité est passée d’une approche centrée sur la route et le véhicule à une approche centrée sur les personnes et les environnements urbains.
Boletín Oficial del Estado – Décret royal 518/2026 du 24 juin 2026
Le texte juridique de référence. La nouvelle définition de la « zona con plataforma única de calzada y acera » précise que le piéton bénéficie de la priorité de passage en tout point de la chaussée. Entrée en vigueur : 1er octobre 2026.
DGT – Les nouvelles limitations de vitesse urbaines
La réforme entrée en vigueur en mai 2021 fixe les limites génériques à 20 km/h sur les voies à plateforme unique chaussée-trottoir, 30 km/h sur les voies à une voie par sens et 50 km/h sur celles à deux voies ou davantage par sens.
France – Code de la route, articles R.412-37 et R.415-11
Le premier précise les conditions dans lesquelles un piéton peut traverser en dehors d’un passage piéton ; le second impose au conducteur de céder le passage au piéton régulièrement engagé ou manifestant clairement son intention de traverser.
Suisse – BPA : passages piétons et zones 30
Le Bureau de prévention des accidents rappelle la différence fondamentale entre passage piéton, zone 30 et zone de rencontre en matière de priorité.
Suisse – Vers des règles plus simples pour traverser en zone 30 ?
Dans un rapport adopté en août 2026 en réponse au postulat Hurni, le Conseil fédéral examine la règle qui veut qu’en zone 30 les piétons puissent traverser librement mais sans avoir la priorité, tandis que les passages piétons restent en principe exceptionnels. Il envisage de simplifier et clarifier ces règles, aujourd’hui mal comprises, notamment par les enfants et leurs parents
Rue de l’Avenir France – Jacques Hennebert
Les témoignages et textes rassemblés après sa disparition rappellent son engagement de longue date en faveur des piétons, des zones 30, des plateaux et des trottoirs traversants.



