Zones 30 : le Conseil fédéral veut mieux concilier traversée libre et passages piétons
Un rapport du Conseil fédéral publié fin août 2026 confirme l’efficacité des zones 30 et ouvre la voie à une évolution importante pour les piétons. Berne veut examiner une adaptation de la règle obligeant à utiliser un passage piéton situé à moins de 50 mètres et préciser que les passages piétons restent possibles dans les zones 30 lorsqu’ils répondent à un besoin particulier.

La ville de Paris avait testé diverses solutions pour indiquer où les piétons devraient traverser dans les zones 30. Voir les 56 photos dans notre photothèque.(Rue de l’Avenir)
Le paradoxe des passages piétons en zone 30
Dans une zone 30 « classique », le principe est simple : les piétons doivent pouvoir traverser la chaussée librement, à l’endroit qui leur convient, dès lors que les conditions de sécurité le permettent. Ils n’y ont toutefois pas la priorité sur les véhicules, contrairement à ce qui prévaut sur un passage piéton.
Cette liberté de traversée explique pourquoi les passages piétons sont « en principe » absents des zones 30. Mais le système comporte une contradiction : lorsqu’un passage piéton existe, la législation oblige actuellement le piéton à l’utiliser s’il se trouve à moins de 50 mètres. Un passage crée donc, de fait, une zone d’environ 100 mètres dans laquelle la traversée libre n’est plus possible.
C’est précisément cette contradiction que le Conseil fédéral souhaite désormais réexaminer.
Dans son rapport adopté le 26 août 2026 en réponse au postulat du conseiller national Baptiste Hurni, il annonce vouloir vérifier si la règle des 50 mètres peut être adaptée afin de mieux concilier l’existence de passages piétons avec le principe de traversée libre dans les zones 30. Une abolition générale de la règle n’est en revanche pas envisagée.
Il pourrait donc s’agir, à terme, d’une réglementation spécifique aux zones 30.
Les passages piétons restent possibles
Le rapport apporte également une clarification bienvenue : contrairement à une idée encore largement répandue, les passages piétons ne sont pas interdits dans les zones 30.
L’ordonnance du DETEC prévoit déjà qu’ils peuvent être aménagés lorsque des piétons ont un besoin particulier de priorité, notamment près des écoles et des homes. La norme VSS prévoit également cette possibilité aux arrêts de transports publics ou près d’établissements accueillant des personnes vulnérables.
Le Conseil fédéral constate toutefois que cette disposition est, dans la pratique, parfois comprise comme une interdiction absolue. Il envisage donc de préciser la réglementation : un passage piéton pourrait être aménagé non seulement près d’une école ou d’un home, mais partout où un besoin particulier de priorité le justifie et où les conditions de sécurité sont réunies. Il mentionne explicitement les besoins des personnes particulièrement vulnérables, notamment les personnes malvoyantes.
Cette précision pourrait avoir une portée importante pour les communes. Elle permettrait de sortir d’une opposition trop schématique entre deux modèles : soit la zone 30 avec traversée libre, soit le passage piéton avec priorité. Selon les lieux, les deux peuvent parfaitement se compléter.

Pontevedra (Galice) est une ville entièrement à 30 km/h. Elle a conservé la majorité de ses passages piétons surélevés sur les axes piétons principaux (Rue de l’Avenir).
Un passage piéton n’est pas toujours la solution la plus sûre
Le rapport rappelle cependant qu’un passage piéton ne constitue pas à lui seul une garantie de sécurité.
Pour être recommandé, il doit satisfaire à plusieurs conditions, regroupées dans les critères appelés les « Big 5 » : bonne visibilité réciproque, éclairage suffisant, nombre limité de voies à franchir, présence d’un îlot central lorsque la chaussée est large et fréquentation piétonne suffisante.
Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, d’autres solutions peuvent être préférables : rétrécissement de la chaussée, îlot central, bande polyvalente, trottoir traversant, zone de rencontre ou simple traversée libre.
Le Conseil fédéral va même plus loin : un passage mal placé peut créer une impression de sécurité supérieure à la sécurité réelle, puisqu’il donne la priorité au piéton sans garantir que celui-ci soit vu suffisamment tôt.
Le débat ne devrait donc pas porter sur la présence ou l’absence systématique de bandes jaunes, mais sur la qualité et la lisibilité de la traversée.
Ce que montre le rapport technique du BPA
L’OFROU a confié au Bureau de prévention des accidents (BPA) l’étude technique ayant servi de base au rapport du Conseil fédéral. Réalisé par Patrick Eberling, Carine Vuitel et Steffen Niemann, le document examine l’accidentalité, les vitesses pratiquées, l’éducation routière et les différents dispositifs permettant aux piétons de traverser.
L’analyse de 599 zones 30 constitue l’un des éléments les plus intéressants du rapport. Elle montre une baisse sensible de l’accidentalité après leur introduction : –38 % pour les accidents graves, –27 % pour les accidents corporels et –17 % pour l’ensemble des accidents.
Le BPA constate également que les vitesses sont nettement plus basses à 30 km/h, même si la limite elle-même n’est pas toujours strictement respectée. Dans les relevés analysés, la vitesse V85 – celle que 85 % des conducteurs ne dépassent pas – était d’environ 37 km/h dans les zones 30, contre 55 km/h sur les routes limitées à 50 km/h. Les lieux de mesure avaient volontairement été choisis sans aménagements ralentisseurs ; les résultats devraient donc être meilleurs dans les zones 30 correctement aménagées.
Le rapport insiste enfin sur le fait que les passages piétons ne doivent pas être multipliés mécaniquement : leur sécurité dépend de leur emplacement et de leur conception.
Une confirmation très nette de l’efficacité du 30 km/h
Le rapport apporte aussi des résultats particulièrement intéressants à un moment où la généralisation du 30 km/h fait l’objet d’un débat politique intense en Suisse.
Le BPA a analysé 599 zones 30 enregistrées dans sa base EVAMIR. Par rapport à la situation antérieure, généralement limitée à 50 km/h, l’introduction du 30 km/h s’est accompagnée d’une diminution de :
- 38 % des accidents avec blessés graves ou personnes tuées ;
- 27 % des accidents corporels ;
- 17 % de l’ensemble des accidents enregistrés.
Les données 2019–2023 montrent en outre que la létalité des accidents impliquant des piétons est près de trois fois plus élevée à 50 km/h qu’en zone 30 : 182 personnes tuées pour 10 000 victimes à 50 km/h contre 65 à 30 km/h. Le BPA précise que les volumes de circulation et les longueurs de réseau étant différents, les nombres bruts d’accidents ne peuvent toutefois pas être comparés directement.
Le Conseil fédéral en tire une conclusion sans ambiguïté : les zones 30 atteignent dans l’ensemble leurs objectifs, particulièrement dans les quartiers résidentiels et les secteurs urbanisés.
Apprendre à traverser sans bandes jaunes
Le postulat Hurni posait également la question de l’éducation routière des enfants. Beaucoup de parents ont appris eux-mêmes – et apprennent à leurs enfants – qu’une rue doit être traversée sur un passage piéton.
Le BPA arrive à une conclusion différente : apprendre à traverser une chaussée avec et sans passage piéton fait partie de l’éducation routière. Dans les deux cas, les enfants apprennent le principe « Attends – Regarde – Écoute – Marche ». Dans les zones 30, où les vitesses et généralement les volumes de circulation sont plus faibles, l’apprentissage de la traversée libre peut même être particulièrement adapté.
Des marquages indiquant un lieu de traversée recommandé – les « empreintes de pas » – peuvent également aider les enfants à identifier un endroit offrant une bonne visibilité sans leur conférer la priorité d’un passage piéton.
Quand supprimer les passages piétons dessert la zone 30
La disparition des passages piétons lors de l’introduction d’une zone 30 est régulièrement source d’incompréhension, notamment parmi les parents d’élèves. L’ATE relève elle-même que cette disparition peut être « désécurisante » pour les parents et les enfants.
En Suisse romande, plusieurs expériences l’illustrent. À Genève, la création de la zone 30 de Cluse-Roseraie et la suppression de nombreux passages piétons avaient suscité de vives réactions, et au Parlement genevois. Des habitants étaient allés jusqu’à « recréer » des passages avec des bandes adhésives posées sur la chaussée. Une solution intermédiaire avait finalement été trouvée après concertation.
À Carouge, l’Association des parents d’élèves des Pervenches a obtenu que les principaux passages piétons proches de l’école soient conservés lors de l’intégration du secteur à la zone 30. À Neuchâtel, trois passages supprimés lors de la création de la zone 30 des faubourgs du Lac et de l’Hôpital ont finalement été repeints après une forte mobilisation dans le quartier.
Plus récemment, le Plan de mobilité scolaire de l’école de la Vignettaz, à Fribourg, a également constaté que l’absence de passages piétons créait un sentiment d’insécurité chez certains parents. Des passages ont été maintenus sur les chemins des écoliers.
Ces controverses résultent en partie d’une lecture trop rigide de l’ordonnance fédérale. Les passages piétons ne sont pas interdits en zone 30 : ils ne sont, « en principe », pas admis, mais restent possibles lorsque des besoins particuliers de priorité l’exigent, notamment près des écoles et des homes.
Le rapport du Conseil fédéral de 2026 reconnaît désormais explicitement que cette disposition est parfois comprise comme une interdiction absolue. La clarification annoncée pourrait donc lever un obstacle inutile à l’acceptation des zones 30 : permettre la traversée libre partout où elle est adaptée, tout en conservant des passages prioritaires là où ils sont nécessaires.
Il y a 20 ans, Rue de l’Avenir s’était préoccupée de cette question en organisant à Köniz (BE) une table ronde « Supprimer les passages piétons : un plus pour les piétons ? », avec des représentants de l’APE Genève, du BPA et de Mobilité piétonne. Le bulletin RdA 4/2006 en avait rendu compte.
.

Köniz (BE), la berme centrale permet une traversée libre plus aisée sur cet axe principal en zone 30 (Rue de l’Avenir)
Vers une règle plus cohérente
Le rapport du Conseil fédéral ne bouleverse pas encore la réglementation. Mais il ouvre une évolution qui pourrait être significative.
D’un côté, le principe de traversée libre reste au cœur des zones 30 : la rue n’est plus seulement un axe que les piétons franchissent ponctuellement sur quelques bandes jaunes. De l’autre, le Conseil fédéral reconnaît qu’un passage piéton peut rester indispensable à certains endroits et que la règle actuelle des 50 mètres peut entrer en contradiction avec cette philosophie.
Préciser les exceptions et adapter éventuellement la règle des 50 mètres permettrait donc de sortir d’une application trop rigide du modèle. Le bon critère ne devrait être ni « passage partout », ni « passage nulle part », mais le dispositif le mieux adapté aux piétons, au contexte urbain et aux personnes les plus vulnérables.
Et sur le fond, le rapport apporte une confirmation particulièrement solide : malgré les débats politiques actuels, les données suisses montrent que le 30 km/h réduit nettement le nombre et surtout la gravité des accidents.
Sources et compléments
Conseil fédéral, 26 août 2026 – Zones 30 kilomètres/heure sans passages piétons. Labyrinthe pédagogique ?
Rapport en réponse au postulat 21,414 6 Hurni. C’est la source principale : efficacité des zones 30, règles applicables aux passages piétons, éducation routière et annonce du réexamen de la règle des 50 mètres.
Rapport du Conseil fédéral – PDF Zones 30 kilomètres-heure sans passages piétons
BPA – Eberling, Vuitel, Niemann, Rapport technique sur le postulat Hurni
L’étude de fond mandatée par l’OFROU. Elle fournit notamment les données sur les 599 zones 30 et détaille l’accidentalité, les vitesses, les passages piétons et l’éducation routière.
Rapport technique du BPA – PDF Zones 30 kilomètres-heure sans passages piétons Rapport BPA
Assemblée fédérale – postulat 21,414 6 Baptiste Hurni
Le postulat déposé en 2021 demandait précisément au Conseil fédéral d’étudier l’efficacité des zones 30, les conséquences pédagogiques de l’absence de passages piétons et la possibilité d’en réintroduire à certains endroits. Vers la motion
OFROU – Modérer la circulation à l’intérieur des localités.
Une publication déjà ancienne, mais utile pour comprendre la doctrine fédérale : elle indiquait explicitement qu’un passage piéton pouvait être aménagé dans une zone 30 lorsqu’il était judicieux d’y accorder la priorité aux piétons, notamment près des écoles, mais les cantons et communes n’ont retenu que l’interdiction, mais pas la dérogation possible..pdf à télécharger
Rue de l’Avenir Bulletin 4/2006
Compte-rendu de la journée Rue de l’Avenir 2006 à Köniz et de la table ronde sur la suppression des passages piétons dans les zones 30 « supprimer les passages piétons : un plus pour les piétons ? » Bulletin RdA 4-2006
24 Heures, septembre 2026
Le quotidien vaudois est l’un des rares médias romands à avoir mis en évidence l’annonce concernant la règle des 50 mètres.
Lire l’article de 24 Heures



