On parle beaucoup du “retour du vélo” en ville. Pourtant, un phénomène inverse s’observe depuis des années : les enfants et les adolescent·es pédalent moins, en Suisse comme à l’étranger. Ce recul n’est pas anecdotique : il touche la santé, l’autonomie des jeunes, la sécurité routière et, à terme, la part du vélo chez les adultes. Les données de l’OFROU (Office fédéral des routes) montrent même que, chez les 13–15 ans, la proportion de jeunes ayant fait au moins une étape à vélo a été divisée par deux depuis les années 1990.
Ce que disent les chiffres en Suisse
1. Une baisse structurelle sur le long terme (microrecensements)
Les analyses de l’OFROU basées sur les microrecensements montrent un recul marqué du vélo chez les enfants et les jeunes :
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Entre 1994 et 2005, le rapport “Mobilité des enfants et des adolescents” relève une diminution de plus de 40% de la part des déplacements à vélo chez les 6–20 ans.
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Plus récemment, l’étude OFROU (1994–2021) a montré que la part des 13–15 ans ayant fait du vélo au moins une fois pendant une journée donnée est passée de 39 % (1994) à 19 % (2021). Dans le même temps, le nombre d’étapes vélo quotidiennes a aussi été divisé par deux (de 1,3 à 0,6).
👉 Autrement dit : on n’observe pas seulement “un petit creux”, mais une érosion profonde des habitudes cyclistes pendant la jeunesse.
2. Le cas d’Yverdon (OUVEMA) : on apprend à pédaler… mais on n’ose pas rouler “dans la circulation”
L’étude de l’OUVEMA (Observatoire universitaire du vélo et des mobilités actives de l’Université de Lausanne), commandée par l’OFROU, à Yverdon-les-Bains (avec un questionnaire et des entrevues), est précieuse car elle ne se contente pas de mesurer « combien », mais aussi de comprendre pourquoi.
Points saillants :
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L’apprentissage du vélo reste très répandu (98%). Mais cela ne suffit pas à transformer une pratique “jeu/loisir” en pratique utilitaire (trajets quotidiens, circulation, carrefours).
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La part modale du vélo diminue fortement avec l’âge : 19% des déplacements chez les 13–15 ans, contre 6% chez les 16–20 ans (trois fois moins).
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Les disparités régionales sont très marquées chez les jeunes : en Suisse romande, la part du vélo est nettement plus faible qu’en Suisse alémanique (chez les 13 –15 ans : 4% vs 26% ; chez les 16 – 20 ans : 3% vs 8%).
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L’étude met en évidence plusieurs facteurs récurrents : les insuffisances d’infrastructures, la coexistence difficile avec la circulation routière, la concurrence d’autres modes, et surtout l’image du vélo (perçu comme étant plus « sport/loisir » que « transport »).
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Indicateur parlant : avec l’âge, la proportion de jeunes sans vélo fonctionnel augmente fortement (dans la synthèse RdA : 19% à 13 ans, 40% à 20 ans).
Voir notre page sur l’étude d’Yverdon-les-Bains
L’étude de l’OUVEMA, qui s’est déroulée à Yverdon-les-Bains, a analysé l’usage, l’équipement et l’image du vélo auprès des jeunes des écoles du secondaire I et II.
3. Un enjeu très concret : compétences, confiance, autonomie
La baisse de pratique ne veut pas toujours dire “désintérêt”. Elle peut aussi signifier : moins d’occasions d’apprendre, moins de confiance, moins d’autonomie accordée, et donc une dépendance accrue à l’“accompagnement motorisé” (parents-taxis), notamment autour des écoles.

Copenhague, scènes de vie quotidienne à vélo dans une ville où la majorité des déplacements se fait sur deux-roues, grâce à des aménagements continus et sécurisés. (Rue de l’Avenir)
Paradoxe danois : le vélo progresse chez les adultes, mais recule chez les jeunes.
Danemark : quand on se met à compter… on découvre le recul
Une alliance danoise (“Alle Børn Cykler Alliancen”) a publié en 2022 un rapport pour mieux mesurer l’évolution du vélo chez les enfants.
Quelques chiffres marquants (à retrouver sur la page du site de Rue de l’Avenir) :
Chez les 10–17 ans, la pratique mesurée en kilomètres aurait diminué de 24,5% en dix ans (2009–2019), et le nombre de déplacements vélo par jour aurait baissé de 31,9% sur la même période.
Parmi les jeunes de 16 à 24 ans, l’utilisation de la voiture a augmenté, tandis que celle du vélo a diminué (sur une période de trois ans : +14,7 % pour la voiture et −15,1 % pour le vélo).
Le rapport souligne aussi l’effet du niveau d’éducation et du revenu des parents sur la probabilité de se déplacer à vélo (école/loisirs).
Ce que montre l’exemple danois, c’est qu’un “pays vélo” peut perdre du terrain si la pratique n’est pas entretenue (école, familles, sécurité perçue, cadre urbain, normes sociales…).
Pourquoi les jeunes pédalent-ils moins : un faisceau de causes
Les études (Suisse/Danemark) et les retours de terrain convergent : il n’y a pas « une » explication, mais un système.
« Chez les 13–15 ans, on est passé de 32 % à 19 %, et chez les 16–20 ans, de 18 % à 6 %. […] En 2015, les 13–15 ans faisaient 26 % de leurs trajets à vélo outre-Sarine, contre 4 % du côté des Romands. »
Patrick Rérat, directeur de l’OUVEMA, dans un entretien avec la Tribune de Genève
1 La sécurité perçue ou insécurité subjective : l’éléphant au milieu de la route
Les enfants et ados sont très sensibles à :
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la vitesse et le volume du trafic motorisé,
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les carrefours,
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les sections sans séparation,
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les itinéraires discontinus.
Le rapport OUVEMA insiste : sans réseau lisible et rassurant, beaucoup restent au stade « je sais pédaler », mais « je ne me sens pas capable de rouler ici ».

Bicyclettes pour les jeunes dans le cœur piéton d’Yverdon-les-Bains, l’ambiance y est animée et conviviale. (Rue de l’Avenir)
2 La concurrence des autres modes… y compris « faciles »
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transports publics attractifs (et parfois gratuits ou fortement pour les jeunes),
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parents-taxis,
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trottinettes et micro-mobilités motorisées (selon les contextes),
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et, plus largement, des journées plus « intérieures » (écrans, activités encadrées).
3 L’effet « culture vélo » : famille, école, pairs
L’article de Blick (2025) résume un mécanisme classique : si le vélo n’est plus une pratique familiale et scolaire ordinaire, il devient un apprentissage tardif (et plus difficile). Il cite notamment des instructeurs qui constatent que des enfants arrivent à la préparation de l’examen vélo avec très peu d’expérience, et plaide pour renforcer le vélo comme objet d’éducation (à l’image de la natation).
4 L’accès matériel : vélo fonctionnel, entretien, stationnement
OUVEMA pointe l’augmentation des jeunes sans vélo fonctionnel avec l’âge.
Et l’OFROU rappelle que l’environnement (stationnement sûr, proximité, accès simple) compte énormément pour passer du « loisir » au « quotidien ».

Aménagements cyclables sur deux niveaux à Francfort-sur-le-Main :
Stationnement vélo sur deux niveaux aux arrêts du métro (Rue de l’Avenir)
4) Que faire ? Des pistes d’action concrètes (et cumulatives)
La bonne nouvelle : les leviers sont connus, et ils se renforcent entre eux.
1. Rendre les trajets scolaires cyclables « par défaut »
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Itinéraires continus et lisibles vers les établissements.
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Sécurisation des carrefours, séparation là où c’est nécessaire.
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Mesures de modération (30 km/h, traversées, « rues scolaires » temporaires aux heures d’entrée/sortie).
OUVEMA insiste sur l’importance d’itinéraires sûrs et directs, notamment vers les écoles.

Le programme « Rue des enfants » à Lyon est une initiative municipale visant à transformer les abords des écoles en espaces apaisés, sécurisés et conviviaux pour les enfants. Lancé en 2020, ce projet implique la piétonnisation ou l’aménagement des rues proches des établissements scolaires, en collaboration avec les élèves, les enseignants, les parents et les artistes. La voie cyclable sécurisée protège également les piétons éloignés de la circulation. (Rue de l’Avenir)
2. Enseigner vraiment le vélo : compétences et confiance
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Formation progressive : maîtrise, règles, circulation, carrefours.
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Sorties encadrées (classes, camps, « vélobus »).
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Cibler aussi les publics moins « cyclophiles » (inégalités sociales/culturelles).
À noter : Pro Velo met en avant l’importance de ses cours et des actions en milieu scolaire.
3. Donner accès : prêt, réparation, vélos de qualité
Une mesure très pragmatique : prêter ou mettre à disposition des vélos (et assurer l’entretien), notamment pour les jeunes qui n’en ont pas ou dont le vélo n’est pas en état.
4. Agir sur la « sécurité ressentie » ou « insécurité subjective »
En Suisse, la règle permettant aux enfants de rouler sur le trottoir en l’absence de piste/bande cyclable est souvent citée comme un facteur de sécurité perçue (tout en rappelant la priorité piétonne).

Ville de Berne (quartiers nord) : à l’heure de pointe scolaire (école primaire et institut universiaire => batiments verts). L’abence de transit auromobile donne une atmosphère paisible et appaisée au quartier à dominance résidentielle et scolaire..
Rue cyclable de la Freie Strasse, « collectrice de quartier cycliste » à 30 km/h au sein de la zone de rencontre étendue Muesmatt à 20 km/h. (Rue de l’Avenir)
France vs Romandie : ordres de grandeur comparables
1) France : faible part du vélo chez les enfants et les ados (données nationales)
Dans l’Enquête Mobilité des personnes (INSEE/SDES 2019), la part modale du vélo (tous motifs confondus) est basse chez les jeunes, avec un petit « pic » à l’adolescence :
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6–9 ans : ~1,5 %
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10–14 ans : ~3,4 %
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15–18 ans : ~5,1 %
Ces chiffres sont repris et illustrés dans une synthèse « écomobilité scolaire » qui s’appuie sur l’enquête nationale. (pdf du Réseau Marche et vélo).
Reporterre cite aussi un ordre de grandeur très faible pour les 10–14 ans (~3,4 % des trajets à vélo), en soulignant que c’est en baisse par rapport à des décennies précédentes. Lire : Les enfants se déplacent de moins en moins à vélo, voici pourquoi.
2) Romandie et France : des chiffres bas pour les ados et pré-ados
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En France, les 10–14 ans cyclistes représentent environ 3 à 4 %.
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La Romandie compte environ 4 % de cyclistes âgés de 13 à 15 ans.
Donc on est dans la même zone basse. La Romandie est souvent au plancher par rapport aux régions plus cyclistes.
Et pour les Belges, on peut dire que la Romandie est semblable à la Wallonie, et la Suisse alémanique à la Flandre.
Une enquête citée en Belgique donne un contraste énorme selon les régions pour les trajets scolaires :
Flandre : ~57 % à vélo
Région bruxelloise : ~24 %
Wallonie : ~7 %
Même si la métrique n’est pas exactement la même (ici c’est « aller à l’école à vélo »), Romandie et Wallonie partagent un profil « faible pratique », tandis que la Flandre et la Suisse alémanique sont sur un autre niveau.
Louvain en Flandre occidentale va encore plus loin, les piétons sont prioritaires dans les zones de recontre (20 km/h), les cyclistes dans les zones 30 qui sont également des zones cyclables.
Le dessin au sol indique que l’automobiliste n’a pas le droit de dépasser le cycliste dans toutes les zones 30 de Louvain! (Rue de l’Avenir)
Allemagne : moins un « désamour » qu’un problème de sécurité perçue et d’accès au vélo
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L’Allemagne dispose d’un baromètre national, le Fahrrad-Monitor 2023 (BMV), qui montre notamment que la pratique régulière n’est plus « naturellement » plus élevée chez les plus jeunes : les 14–29 ans déclarent des niveaux de pratique régulière proches des autres classes d’âge, ce qui suggère que la jeunesse n’est plus le « moteur » automatique du vélo.
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Sur la mobilité quotidienne des enfants/ados, le RKI (Institut Robert Koch) mobilise les données MiD 2017 (Mobilität in Deutschland) : une grande part des trajets « jardins d’enfants/école » se fait à pied/à vélo… mais le message principal, côté politiques publiques, est que la sécurité et l’environnement de déplacement déterminent fortement l’autonomie.
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Côté perception : une enquête citée par l’ADAC (infas, 2020) montre qu’une part notable de la population juge dangereux que des enfants aillent à l’école à vélo – et que cette perception varie selon les milieux.
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Réponse politique locale très concrète : essor des « Schulstraßen » (rues scolaires) dans plusieurs Länder (ex. Basse-Saxe), pour freiner les « Elterntaxis ou parents-taxis » et sécuriser l’accès à l’école. Source : Die Welt $
Conclusion
La baisse du vélo chez les jeunes n’est pas un simple « changement de mode ». Les données suisses montrent une décroissance longue, et les études de terrain (comme Yverdon) révèlent un point central : savoir pédaler n’implique pas savoir (et oser) se déplacer à vélo.
Si l’on veut une société où le vélo reste un moyen de déplacement ordinaire, il faut le traiter comme un système : infrastructures, formation, accès au vélo, apaisement autour des écoles et culture partagée (parents, école, communes). C’est à ce prix que les enfants retrouveront ce que le vélo promet depuis toujours : liberté, autonomie, mouvement.
Dans des pays très différents, le point commun est la sécurité perçue et la continuité des itinéraires, plus que la « motivation ».

Programme « Rue des enfants » à Lyon avec la voie cyclable protégée de la rue Jules Verne (Rue de l’Avenir)
FAQ (Foire aux questions)
1) Est-ce que les jeunes « n’aiment plus » le vélo ?
Pas forcément. Beaucoup gardent une image positive du vélo, mais davantage comme loisir/sport que comme transport, surtout si l’environnement n’est pas jugé sûr.
2) À quel âge la baisse est-elle la plus visible ?
OUVEMA montre un décrochage net entre 13–15 ans et 16–20 ans (19 % vs 6 % des déplacements).
3) Pourquoi la Suisse romande est-elle beaucoup moins cycliste chez les jeunes ?
Selon l’OFROU, l’écart est massif sur le chemin de l’école (ordre de grandeur : 4 % en Suisse romande vs 34 % en Suisse alémanique pour les 13–15 ans, selon la présentation OFROU de l’étude).
4) Les cours vélo suffisent-ils ?
Ils aident, mais ne remplacent pas un environnement cyclable. Les recherches mettent l’accent sur l’interdépendance entre les compétences, les infrastructures et l’apaisement autour des écoles.
5) Que peuvent faire les communes rapidement ?
Mesures « vite visibles » : rues scolaires temporaires, continuités cyclables vers les écoles, stationnement vélo protégé, ateliers de réparation/contrôle, et partenariats avec des offres de formation.

Ville de Berne (quartiers nord) : le filtre modal empêche le transit dans le quartier et sécurise les déplacements à vélo à moindre coût
Rue cyclable de la Freie Strasse, « collectrice cycliste » de la zone de rencontre étendue Muesmatt (Rue de l’Avenir)
Sources principales
- Rue de l’Avenir – Danemark : on compte les enfants cyclistes
- Rue de l’Avenir – Suisse : moins de jeunes cyclistes, le cas d’Yverdon (OUVEMA,)
- OFROU – Mobilité des enfants, adolescents et jeunes adultes (1994–2021), rapport 2024 (PDF)
- OFROU/OUVEMA – Le vélo chez les jeunes : pratiques, images et trajectoires cyclistes (Yverdon) (PDF, 2021)
- OFROU – Mobilité des enfants et des adolescents (microrecensements 1994/2000/2005), rapport 2008 (PDF)
- Blick (2025) – Die Schweiz verlernt das Velofahren
- BPA – Enfants à vélo : aspects juridiques
- Pro Velo Suisse – Actualités/cours
Photos extraites de la photothèque de Rue de l’Avenir : + 27 000 photos gratuites, libres de droits et en haute résolution. Table des matières de la photothèque
Synthèse avec l’aide de ChatGPT




