Près de 50 ans pour passer de « Survivre » à « Bien vivre aux Pâquis »
Le Prix Rue de l’Avenir 2026 a été remis au collectif genevois Bien vivre aux Pâquis, le 2 octobre à La Chaux-de-Fonds. Il récompense une mobilisation exceptionnelle par sa durée : depuis près d’un demi-siècle, sous des formes et des noms différents, des habitantes et habitants se battent pour apaiser la circulation, reconquérir l’espace public et améliorer la qualité de vie de ce quartier populaire et multiculturel du centre de Genève.
Le nom même des mouvements qui se sont succédé raconte une histoire : il a d’abord fallu survivre aux Pâquis, puis rendre le quartier plus sûr et plus tranquille, avant de revendiquer tout simplement le droit d’y bien vivre.
De « Survivre aux Pâquis » à « Bien vivre aux Pâquis »
Aux Pâquis, la mobilisation des habitants contre les nuisances de la circulation ne date pas d’hier. Dès les années 1970, les transformations du quartier, l’augmentation de la circulation automobile, le stationnement et la dégradation de l’espace public suscitent des réactions.
En 1990 est créée l’association Survivre aux Pâquis – SURVAP. Le nom est à l’image de l’époque et du sentiment de nombreux habitants : avant de parler de qualité de vie, il s’agit encore de défendre un quartier soumis à une forte pression automobile.
Au fil des années, le vocabulaire change parce que le quartier change lui aussi. « Survivre aux Pâquis » deviendra « Sûrs de vivre aux Pâquis ». Puis, à partir de 2010, le Collectif Bien vivre aux Pâquis, né à la suite des assises pâquisardes, rassemble plus largement habitants et associations. SURVAP rejoint cette dynamique et son nom s’efface progressivement au profit de celui du collectif.
Il ne s’agit donc pas d’une seule organisation qui aurait traversé cinquante ans sans changer, mais d’une continuité de mobilisation habitante, portée successivement par différentes structures et générations.

Remise du 15e prix Rue de l’Avenir au collectif « Bien vivre aux Pâquis »
De gauche à droite : Yves Delacrétaz, Alain Riesen, Agnès Denis-François et Pierre Fuchs (Photo Julie Gertsch pour Rue de l’Avenir)
« De Survivre aux Pâquis à Bien vivre aux Pâquis : près de cinquante ans de mobilisation montrent qu’en redonnant la rue à ses habitants, on transforme aussi la vie du quartier. »
Yves Delacrétaz, président de Rue de l’Avenir
« Tout doux les Pâquis » : dix ans pour gagner le 30 km/h
L’une des batailles fondatrices commence au début des années 1990 avec « Tout doux les Pâquis ». L’objectif est alors ambitieux : ne pas se contenter de quelques rues isolées, mais modérer la circulation à l’échelle de tout un grand quartier.
Il faudra près de dix ans de mobilisation pour y parvenir.
En 2001, les Pâquis deviennent ainsi le premier grand quartier genevois entièrement aménagé à 30 km/h. Des zones 30 existaient déjà aux Grottes, à Grand-Pré ou aux Tranchées, mais elles étaient plus petites ou laissaient subsister des axes à 50 km/h. Aux Pâquis, le changement d’échelle est déterminant : la modération des vitesses devient le principe d’organisation d’un quartier dense du centre-ville.
L’inauguration constitue un événement. Ruth Dreifuss, alors conseillère fédérale et elle-même habitante des Pâquis, y participe, aux côtés de nombreuses personnalités politiques, associatives et administratives. La liste conservée dans les archives mentionne notamment Liliane Maury Pasquier, alors vice-présidente du Conseil national, Laurent Moutinot, conseiller d’État, Élisabeth Reusse-Decrey, présidente du Grand Conseil, ainsi que les conseillers administratifs Christian Ferrazino et Manuel Tornare et diverses personnalités.
Cette présence très large montre combien l’expérience dépassait déjà les limites du quartier.
Du 30 km/h à la reconquête de la rue
Mais le 30 km/h n’est pas un aboutissement. Une vitesse plus basse améliore la sécurité et réduit les nuisances ; elle ne suffit pas à transformer une rue si l’essentiel de l’espace reste consacré à la circulation et au stationnement.
C’est précisément sur ce terrain que la mobilisation des Pâquis va progressivement évoluer.
Au fil des années apparaissent zones de rencontre, rues piétonnes, trottoirs élargis, plantations, espaces de séjour et mesures destinées à empêcher la circulation de transit. La transformation touche désormais non seulement la manière de circuler, mais la manière d’utiliser la rue.
La place de la Navigation et ses alentours illustrent bien cette évolution. La rue des Pâquis reste une rue commerçante et animée, parcourue par les transports publics, mais le transit automobile a été supprimé. La rue du Léman, devenue piétonne, prolonge le cœur du quartier vers le lac.
Dans la partie plus résidentielle, les sens uniques, rétrécissements et filtres modaux rendent de plus en plus difficile la traversée du quartier en voiture. La présentation photographique réalisée pour le Prix résume le résultat par une formule : « Pâquis, quasi-suppression du transit ».
Pâquis Prix RdA 2026.pdf
Les enfants reprennent leur place
La transformation est particulièrement visible autour des écoles et des lieux fréquentés par les enfants.
La rue du Môle, devant l’école et la Maison de quartier, en constitue un exemple remarquable. Les photographies de 2007 montrent encore une zone de rencontre. En 2026, le même espace est devenu piéton et largement végétalisé.
La rue de Berne et les abords des établissements scolaires témoignent de la même évolution : la rue n’est plus envisagée uniquement comme une infrastructure permettant de se déplacer. Elle redevient un espace où les enfants peuvent se retrouver et où la vie du quartier peut prendre place.
Cette évolution, lente et faite d’étapes successives, est peut-être l’une des meilleures illustrations de ce que les habitants ont obtenu : passer de la modération de la voiture à la réappropriation de la rue.
Rue de Fribourg : quand commerçants et habitants vont dans la même direction
La rue de Fribourg raconte encore une autre facette de cette histoire.
Ici, la demande de rendre davantage d’espace aux piétons n’est pas seulement venue des associations d’habitants. Elle a été fortement portée par les commerçants de la rue, avec l’appui du collectif Bien vivre aux Pâquis. Le propriétaire du restaurant italien Boccadasse, originaire de Gênes, a notamment joué un rôle moteur dans cette mobilisation.
Le résultat est spectaculaire. Les files de voitures stationnées encore visibles sur les images de 2024 ont laissé place à de larges espaces piétons, à la végétation, aux bancs et aux terrasses. Les photographies avant-après réalisées par Rue de l’Avenir permettent de mesurer en un coup d’œil l’ampleur de la transformation.
Aujourd’hui, presque tous les commerçants souhaiteraient aller plus loin et parvenir à une piétonnisation complète. Un seul commerce s’y oppose. Les autres ne cherchent pourtant pas à imposer leur majorité : avec le collectif, ils privilégient la recherche d’un consensus.
L’expérience est particulièrement intéressante dans un débat où l’on oppose encore fréquemment piétonnisation et activité commerciale. Aux Pâquis, commerçants et habitants ont découvert qu’ils pouvaient avoir un intérêt commun à disposer d’une rue moins encombrée par les voitures et plus agréable à fréquenter.
« Sous le parking, la terre »
La transformation du quartier n’a pas toujours emprunté les voies les plus conventionnelles.
En 2022, des militants de SURVAP et d’actif-trafiC passent à l’action dans la rue des Pâquis. Armés de marteaux-piqueurs, ils enlèvent eux-mêmes le bitume de plusieurs places de stationnement afin de réclamer leur végétalisation.
L’opération de « dégrappage » est évidemment illégale et provoque une plainte. Mais elle rencontre aussi un important écho médiatique et politique. Dans une chronique publiée par Le Courrier, le conseiller municipal Pascal Holenweg détourne le premier vers de L’Internationale en une formule parfaitement adaptée à l’action :
« Debout les damnés du bitume, debout les forçats du béton! »
« C’est joli, comme mot, le “dégrappage”, ça fait un peu vendanges, petit moût qu’on boit sous la tonnelle, vendémiaire en messidor… mais ne vous y fiez pas : à Genève, ça désigne un crime d’Etat. Une agression du bitume. Un surinage du goudron (…) ».
Pascal Holenweg, conseiller municipal de la ville de Genève
L’affaire connaît même un prolongement inattendu : des élus socialistes de la Ville décident d’apporter un soutien financier aux associations au moyen de leur part de jetons de présence, pour permettre de payer l’amende et la remise en état.
Au-delà de l’anecdote, l’action résume assez bien une constante de la mobilisation pâquisarde : faire apparaître dans la rue ce qui pourrait exister à la place de la voiture. Certaines idées jugées excessives à un moment donné finissent quelques années plus tard par entrer dans les politiques ordinaires d’aménagement.
Les images racontent la transformation
Près de cinquante ans d’action deviennent particulièrement perceptibles lorsque l’on compare les photographies.
Rue de Fribourg, les voitures stationnées disparaissent au profit des piétons, des terrasses et des plantations. Rue Chaponnière, une rue encombrée devient un espace piéton. Rue du Môle, la zone de rencontre laisse place à une rue piétonne et végétalisée. Autour des écoles, l’espace des enfants progresse. Place de la Navigation, bancs, arbres, terrasses et aménagements temporaires accompagnent la vie quotidienne.
La photothèque de Rue de l’Avenir documente largement ces transformations. Elle constitue aussi une mémoire d’aménagements parfois progressifs et difficiles à percevoir lorsque l’on ne connaît que le quartier actuel.
Rue Chaponnière : le plaisir de flâner retrouvé
La rue Chaponnière n’est sans doute pas, pour les habitants, la transformation la plus déterminante des Pâquis. Mais cette petite rue proche de Cornavin possède une identité particulière. Avec ses nombreux restaurants proposant des cuisines venues du monde entier, elle constitue l’une des vitrines du caractère multiculturel du quartier et attire visiteurs et gourmets bien au-delà des Pâquis.
Sa transformation en rue piétonne est aussi l’une des réalisations les plus abouties du quartier. Les espaces consacrés à la marche et au séjour ont été considérablement agrandis. La végétation apporte ombre et fraîcheur ; des bancs permettent de s’asseoir sans obligation de consommer.
En 2026, la rue Chaponnière a reçu une distinction du Flâneur d’Or, prix suisse des aménagements piétons. Le concours avait reçu 82 projets ; sept ont obtenu une distinction, catégorie réservée aux projets jugés remarquables dans leur ensemble.
Le rapport du jury – publié uniquement en allemand – salue la qualité et la sobriété de l’aménagement, la végétalisation, le choix des matériaux et la gestion de l’eau. Il relève également la coexistence harmonieuse des commerces, restaurants, promeneurs et habitants jusque dans la soirée.
Surtout, le jury considère que Chaponnière pourrait servir de modèle pour la transformation des rues voisines et contribuer ainsi à améliorer la qualité de vie de l’ensemble du secteur. Il relève toutefois que l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite pourrait encore être améliorée.
L’image avant-après de Rue de l’Avenir montre de façon particulièrement frappante cette métamorphose.
Un prix remis à La Chaux-de-Fonds : une résonance particulière
Le Prix Rue de l’Avenir 2026 a été remis le 2 octobre à La Chaux-de-Fonds, à l’occasion de la 43e Journée Rue de l’Avenir, consacrée cette année à « La rue, espace social : pour qui, pour quoi et comment ? »
Le rapprochement avec les Pâquis est particulièrement heureux. La Journée partait précisément d’une interrogation : pourquoi certaines rues invitent-elles à s’arrêter, discuter, jouer, observer ou simplement prendre le temps, tandis que d’autres restent des espaces que l’on ne fait que traverser ? Elle proposait d’explorer les relations entre aménagement, usages et vie sociale.
Bien vivre aux Pâquis était d’ailleurs directement associé à cette réflexion : Pierre Fuchs et Alain Riesen sont intervenus lors du module consacré aux effets sociaux de la transformation de la rue, avant la remise du Prix en fin de journée.
Le choix de La Chaux-de-Fonds, ville industrielle et horlogère dont l’histoire sociale est profondément liée au mouvement ouvrier, ajoutait une résonance particulière à la distinction d’un mouvement d’habitants d’un quartier populaire genevois. Dans les deux cas, l’espace urbain n’est pas seulement affaire d’architecture ou de circulation : il est aussi le produit d’une histoire sociale et de mobilisations collectives.
La transformation patiente d’un quartier
Le 15e Prix Rue de l’Avenir ne récompense donc pas un aménagement particulier. Il distingue une persévérance collective et une transformation construite dans la durée.
Il a fallu dix ans pour obtenir le 30 km/h. Puis d’autres années pour supprimer le transit, gagner des zones de rencontre, rendre des rues aux enfants, élargir les espaces piétons, supprimer du stationnement, planter et végétaliser. Certaines transformations ont été portées par les habitants, d’autres par les commerçants ou par la Ville ; beaucoup sont le résultat de leur rencontre.
L’expérience des Pâquis montre surtout qu’une transformation profonde de l’espace public ne se réalise pas nécessairement par une seule grande opération. Elle peut avancer, rue après rue, projet après projet, parfois pendant plusieurs décennies.
Le chemin parcouru se lit aujourd’hui dans les rues elles-mêmes : des enfants jouent là où circulaient des voitures, des terrasses et des bancs occupent d’anciennes places de stationnement, les arbres et les plantations gagnent du terrain et la circulation de transit a largement reculé.
C’est cette transformation patiente que Rue de l’Avenir a voulu distinguer en 2026. Elle illustre parfaitement le thème de la Journée de La Chaux-de-Fonds : la rue n’est pas seulement un espace où l’on circule. C’est aussi un lieu où l’on se rencontre, où l’on séjourne et où l’on vit.
Pour aller plus loin
- Historique des mobilisations aux Pâquis – SURVAP les différentes étapes de l’organisation des habitants depuis 1969.
- « Tout doux les Pâquis » et le cœur piétonnier – Les archives et documents de SURVAP témoignent de leur engagement en faveur de la modération de la circulation et de la reconquête de l’espace public.
- Évaluation de la zone 30 du quartier des Pâquis – Ville de Genève – Metron: bilan de « Tout doux les Pâquis » et pistes pour poursuivre l’apaisement du quartier. 2006
- Des rues plus vertes et conviviales dans le quartier des Pâquis – Ville de Genève – réaménagement des rues de Fribourg, Chaponnière et Adhémar-Fabri. 2025
- « Debout les damnés du bitume » – Le Courrier – la chronique de Pascal Holenweg consacrée au dégrappage de 2022.
- Le Flâneur d’Or, Mobilité piétonne Suisse 2026
- Prix Rue de l’Avenir 2011 – 2026
- Journées Rue de l’Avenit depuis 1985
- Toutes images sont de Rue de l’Avenir sauf mention contraire
Photothèque
- Place de la navigation, cœur des Pâquis 48 photos)
- Autour de l’école des Pâquis : la priorité aux enfants (109)
- Rue de Fribourg, une transformation profonde (40)
- Rue Chaponnière, la rue où on s’arrête (18)
- Pâquis résidentiels : des rues préservées du transit (37)
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