Une étude inédite vient faire mentir l’idée selon laquelle les citoyens se reposeraient sur les efforts faits par les collectivités en matière de politiques climatiques. Réalisé à Grenoble, ce travail montre au contraire que les citoyens sont d’autant plus prêts à s’engager dans la lutte contre le changement climatique quand ils savent que les pouvoirs locaux s’y investissent.

Grenoble (Flickr Paula Funnell)

Plus les effets du réchauffement climatique deviennent visibles, plus la lutte contre le changement climatique devient locale. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) l’a clairement indiqué : les initiatives locales et municipales, telles que la rénovation des bâtiments publics, le développement des transports en commun et la création de pistes cyclables sont essentielles pour limiter l’augmentation de la température du globe. Les actions locales prennent encore plus d’importance alors que, dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, on observe un fort retour de bâton climatique au niveau national.

Mais lorsqu’une municipalité prend l’initiative de devenir un leader en matière de climat, comment ses citoyens réagissent-ils ?

En économie, il existe une théorie bien établie appelée « l’effet d’éviction ». Cette théorie suggère que, lorsque le gouvernement fournit un bien public comme la protection du climat, les citoyens peuvent avoir le sentiment qu’ils n’ont plus besoin de contribuer.

Cependant, nos récentes recherches publiées dans la revue Climate Policy suggèrent une réalité plus optimiste. Lorsqu’une ville met activement en avant son rôle de pionnière en matière de climat, cela n’incite pas les citoyens à se reposer sur leurs lauriers. Au contraire, cela les incite à investir dans la lutte contre le changement climatique.

L’expérience de Grenoble

Grenoble, capitale verte européenne

Pour comprendre comment les initiatives municipales en faveur du climat influencent les comportements individuels, nous nous sommes intéressés à l’agglomération de Grenoble, en France. Si la ville elle-même compte environ 150 000 habitants, la zone urbaine autour en dénombre environ 700 000.

Grenoble est une ville pionnière en matière de durabilité urbaine : elle a été la première municipalité française à adopter un plan climat dès 2005, a été une des premières villes au monde à rendre son réseau de transport en commun entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite, a abandonné l’usage de produits chimiques pour l’entretien des espaces verts dès 2008, et est aujourd’hui la deuxième métropole en France pour l’usage du vélo. En récompense de ces succès, Grenoble a reçu en 2022 le prix de « Capitale verte européenne ». Ce prix est délivré chaque année par la Commission européenne pour récompenser et encourager une ville européenne qui se distingue par ses actions en faveur de l’environnement et de la qualité de vie de ses habitants.

Juste avant que Grenoble ne lance ses activités dans le cadre du programme « Capitale verte », nous avons mené une expérience aléatoire auprès de plus de 600 citoyens de l’agglomération grenobloise.

Nous les avons répartis en deux groupes :

  • Le groupe témoin n’a reçu aucune information spécifique sur les réalisations de la ville en matière de climat.
  • Le groupe d’intervention a reçu un bref « coup de pouce » l’informant que Grenoble avait été désignée Capitale verte européenne 2022, soulignant que la ville avait déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 49 % depuis 2005.

Nous avons ensuite posé une question simple aux participants des deux groupes : quel est le montant maximal que vous seriez prêt à payer à titre privé pour compenser les émissions de gaz à effet de serre que vous avez produites l’année dernière ?

L’effet d’entraînement fonctionne

Les résultats étaient frappants. Le simple fait d’informer les citoyens sur le rôle de pionnier de leur ville en matière de climat a eu un effet d’entraînement considérable sur leur volonté déclarée personnelle d’agir.

Les participants à qui l’on avait rappelé les réalisations écologiques de Grenoble ont déclaré être prêts à débourser en moyenne environ 128 € par an pour compenser leur empreinte carbone. Ceux qui n’avaient pas reçu ces informations n’étaient prêts à payer qu’environ 103 € en moyenne. Cela représente une différence de 25 €, soit une augmentation de 25 % de l’engagement financier, simplement grâce à la lecture de quelques phrases sur les succès de leur ville en matière de politique climat.

En analysant les données plus en détail, nous avons constaté que cette forte augmentation de l’engagement climatique s’est produite de deux manières distinctes :

  1. Attirer de nouvelles personnes : communiquer sur les réalisations de Grenoble en matière de climat a fait passer de 75 à 81 % le nombre de personnes déclarant être prêtes à payer quelque chose (plutôt que rien). Ce rappel a donc réussi à transformer des citoyens non engagés en participants actifs.
  2. Motiver les personnes déjà engagées à en faire davantage : pour ceux qui ont déclaré être prêts à payer pour compenser leurs émissions, le fait de découvrir le rôle de premier plan joué par la ville les a motivés à augmenter leur contribution de 16 € en moyenne.

Végétaliser la ville : attention aux inégalités sociales

Végétalisation dans le quartier populaire et multiculturel des Pâquis à Genève. (Rue de l’Avenir)

Dans un article publié par The Conversation France, les chercheurs Léo Moutet, Kévin Jean et Laura Temime rappellent que la végétalisation urbaine constitue un puissant levier de santé publique et d’adaptation climatique. Les espaces verts contribuent à réduire les îlots de chaleur, les pollutions atmosphériques et le bruit, tout en favorisant l’activité physique, les rencontres sociales et le bien-être psychique.

L’article souligne toutefois que tous les espaces verts ne procurent pas les mêmes bénéfices. Un petit alignement d’arbres, une pelouse décorative ou un parc minéral ne produisent pas les mêmes effets qu’un véritable réseau végétalisé offrant ombre, fraîcheur, biodiversité et continuités écologiques. La qualité, l’accessibilité et la répartition des espaces verts comptent autant que leur surface. Les quartiers populaires sont souvent les moins bien dotés alors qu’ils sont aussi les plus exposés aux fortes chaleurs.

Les auteurs mettent également en garde contre le phénomène de « gentrification verte ». Lorsqu’un quartier devient plus agréable grâce à de nouveaux parcs ou aménagements paysagers, les loyers et les prix immobiliers peuvent augmenter, conduisant progressivement à l’éviction des habitants les plus modestes. Une politique de végétalisation peut donc paradoxalement renforcer les inégalités sociales si elle n’est pas accompagnée de mesures sur le logement et le maintien de la mixité sociale.

L’étude rappelle enfin qu’une part importante de l’espace urbain reste aujourd’hui consacrée aux véhicules motorisés. Réattribuer une partie des chaussées ou du stationnement à des plantations, à des arbres ou à des espaces publics plus frais permettrait d’améliorer simultanément la santé, le climat urbain et la qualité de vie.

Sur qui cet effet d’entraînement est-il le plus fort ?

Nous souhaitions également savoir si certaines catégories démographiques étaient plus réceptives à ce type de message. Nos analyses ont révélé que ce « coup de pouce » s’avérait particulièrement efficace auprès de groupes spécifiques.

Tout d’abord, l’effet était le plus marqué chez les jeunes citoyens. Recevoir l’information sur le succès de la ville en matière de lutte contre le réchauffement climatique a considérablement renforcé la disposition déclarée à payer pour compenser leurs propres émissions de carbone chez les participants âgés de moins de 40 ans, qui représentaient environ 60 % de notre échantillon. Au-delà de 40 ans, l’impact du leadership climatique de la ville sur l’engagement financier personnel a commencé à s’estomper.

Deuxièmement, le message a trouvé un écho particulièrement fort auprès des ménages à revenus moyens (ceux gagnant entre 2 000 et 3 500 € net par mois). Il est intéressant de noter que nous n’avons constaté aucune différence significative dans la manière dont les hommes et les femmes ont réagi, et que les attitudes environnementales préexistantes des citoyens n’ont pas non plus influencé l’efficacité du message.

Grenoble : entrée de la ville à 30 km/h sur boulevard Vallier, axe 50 et accès zones 30. Grenoble Alpes Métropole est la première agglomération à être passée au 30 km/h généralisé, avec exceptions (Rue de l’Avenir).

Implications pour les municipalités et les pouvoirs publics

Depuis des décennies, la théorie économique classique met en garde contre le risque que des citoyens égoïstes « se reposent » sur les efforts environnementaux publics. Notre étude suggère que, dans le contexte de l’action climatique locale, c’est l’inverse qui se produit : le leadership municipal favorise la participation citoyenne.

Pour les municipalités, les implications sont claires : il ne suffit pas de mener à bien le travail difficile de la protection du climat ; il faut également mettre en avant ce travail.

Le récent rapport du Haut Conseil pour le Climat) met en avant la nécessité de politiques climatiques plus ambitieuses et mieux mises en œuvre au niveau des collectivités territoriales. Pour les villes les plus actives, remporter des prix tels que celui de Capitale verte européenne, rejoindre des réseaux tels que la Convention mondiale des Maires pour le climat et l’énergie ou atteindre les objectifs d’émissions est en soi des réalisations impressionnantes. Mais leur valeur est décuplée lorsque les villes communiquent activement ces succès à leurs habitants. Que ce soit par le biais des réseaux sociaux, de tableaux de bord en temps réel, de festivals sur le développement durable ou de rapports d’avancement, tenir les citoyens informés des victoires climatiques municipales semble établir une norme sociale puissante.

Lorsqu’une ville prouve qu’elle prend la crise climatique au sérieux, elle envoie à ses habitants le message que leurs actions individuelles comptent aussi. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, montrer l’exemple n’est pas seulement une belle intention : c’est un outil politique efficace.

Source : the Conversation

Auteur-es