La société est-elle en train de changer son rapport à la mobilité?  Dans les faits, de moins en moins de jeunes passent le permis et achètent une auto.
Le sociologue Vincent Kaufmann explique les effets à long terme de la pandémie sur nos déplacements.
Il imagine comment utiliser judicieusement la conduite autonome et affirme qu’un monde sans voiture est possible.

Illustration: Claudine Etter

moneta: Monsieur Kaufmann, lors de notre dernière entrevue, vous prédisiez que si l’évolution de la mobilité continuait sur sa lancée, la Suisse allait devenir une grande ville, «une espèce de métropole multipolaire». Or, aucune vision politique n’accompagne cette évolution. Où en sommes-nous, quatre ans et une pandémie plus tard? 
Vincent Kaufmann: Il n’y a pas encore de véritable vision. Pourtant, la pandémie a accentué le problème et suscité des changements d’habitudes. Les longs trajets ont fortement diminué et les pendulaires, en particulier, se déplacent beaucoup moins. Une grande question demeure: la normalité d’avant reviendra-t-elle après la pandémie?
Qu’en pensez-vous? La mobilité sera-t-elle fondamentalement réduite à l’avenir?
Cela dépend pour beaucoup de la façon dont on la définit. La mobilité n’est pas une fin en soi, elle a toujours un objectif, qu’il s’agisse de vie sociale, de loisirs ou – bien sûr – de trajets entre domicile et lieu de travail. Nous devrions donc arrêter de la mesurer en kilomètres et nous intéresser plutôt au volume d’activité qu’elle permet. En ce sens, nous pouvons assurément nous déplacer moins vite et moins loin tout en étant plus mobiles.
N’est-ce pas paradoxal? 
Pas forcément. Passer moins de temps dans les transports nous permet de faire d’autres choses et augmente notre temps libre.
Surtout quand on n’est pas au volant. Ce qui nous amène aux voitures autonomes. 
Oui, l’industrie automobile doit relever un défi: nous redonner envie de rouler en voiture. En ce moment, tout le monde rêve de se faire conduire. La voiture a un gros problème d’image, surtout auprès de la jeune génération. J’ai travaillé pour Renault et Toyota. Ces entreprises savent que la conduite autonome est bien plus qu’une simple fonction­nalité et sera déterminante, soit parce qu’elle enthou­­sias­mera à nouveau une jeune clientèle, soit parce qu’elle démythifiera totalement la voiture.
Et vous, pensez-vous que les voitures autonomes s’imposeront? 
Techniquement, ce sera compliqué. Je doute de le voir de mon vivant. En revanche, je suis certain qu’une telle voiture coûtera très cher.
Il ne s’agira donc pas d’un nouveau phénomène de masse. 
Non, et tant mieux, car si les voitures autonomes devaient être à la portée de toutes les bourses, ce serait une catastrophe écologique. On pourrait alors se laisser transporter et l’utiliser constamment pour de petits trajets, par exemple pour aller chercher un médicament à la pharmacie. Il serait bien plus sensé de penser en termes de flottes, plutôt que dans le sens de «ma voiture à moi». Si ces voitures autonomes devenaient une fusion de bus et de taxi – à l’image des taxis partagés qui existent déjà dans de nombreuses villes où les transports publics sont peu développés –, elles pourraient s’avérer vraiment intéressantes. Elles auraient en tout cas de quoi satisfaire des intérêts industriels et sociaux.

Vincent Kaufmann est professeur de sociologie à l’EPFLet directeur scientifique du Forum Vies mobiles à Paris. Il s’intéresse à la mobilité et à son contexte social depuis plus de vingt ans. Photo: màd

Nous n’aurions donc plus nos propres voitures, mais les partagerions? 
Oui, ce qui diminuerait leur quantité sur les routes, évidemment. Dans une ville, on en dénombrerait peut-être entre quelques milliers et dix mille.
Mais alors, aurions-nous toujours besoin de routes et de la même structure urbaine? 
Les villes seraient pareilles, mais avec moins de trafic. Cela dit, rien n’empêche de penser de manière plus radicale. Les centres urbains peuvent se passer de voitures et d’avions; après tout, ils l’ont fait pendant des siècles. Même s’ils sont étroitement liés à la mobilité, on n’est pas obligé de s’y déplacer en voiture. Dans un récent projet de recherche, où nous avons simulé un «Post-Car World»  (lire encadré), les conclusions sont claires: un tel monde sans voiture est tout à fait possible.
À quoi pourrait-il ressembler? 
Un monde sans voiture présuppose de pouvoir satisfaire tous les besoins quotidiens sans devoir aller trop loin, comme dans la notion de «ville du quart d’heure». Pour la Suisse actuelle, cela signifierait beaucoup plus de télé­travail ainsi que le retour des magasins de quartier et autres services de proximité.
Mais l’industrie automobile est influente, aussi en politique. Pensez-vous que l’on puisse changer les structures fermement établies autour de la voiture? 
Bien sûr! Elles ne sont pas gravées dans le marbre. Nous sommes peut-être à la veille d’un grand bouleversement. Par exemple, aura-t-on besoin d’autant de garages et ainsi de toutes les places de travail liées à l’entretien des véhicules, si la proportion de voitures électriques – qui nécessitent moins de réparations – augmente fortement? Voilà qui peut toucher des secteurs entiers de l’économie et détruire beaucoup d’emplois. J’imagine que le revenu de base deviendra bientôt un sujet à prendre au sérieux. Et la fixation sur la voiture s’écroulera d’un coup, tel un château de cartes.
À quoi pourraient ressembler les villes après cela? 
La question dépasse largement la voiture. Si nous voulons vivre dans des villes où la circulation ne submerge pas les rues, nous devons cesser de dépendre de la vitesse, de l’idée d’ubiquité. Il en résultera une évolution majeure dans l’aménagement du territoire.
Par exemple? 
Un profond changement de mentalité s’impose: nous devons viser un aménagement du territoire décentralisé, mais concentré. Et en ce qui concerne la réglementation, nous pourrions commencer par la vitesse, en ralentissant les flux de circulation.
Voyez-vous des signes qu’il se passe quelque chose au niveau politique? Nous ne parlons pas que de villes plus agréables, mais aussi très concrètement de politique climatique. 
Et d’urgence climatique, pour être précis. Oui, je constate un changement de mentalité en faveur de mesures réelles et strictes. Jusqu’alors, on pouvait se contenter d’affirmer des intentions. Nous allons désormais plus loin et les auto­rités réfléchissent à la manière de les traduire en mesures concrètes. Voilà qui est nouveau.
Cela a-t-il un rapport avec la pandémie? 
Oui. Il y a selon moi deux visions post-Covid. La première est l’approche du retour aux affaires: des milliards de francs d’aide pour remettre en marche la machine économique existante. En agissant de la sorte, on ne verra pas de sitôt une ville sans voiture. Mais de l’autre côté, je crois possible de considérer beaucoup de choses différemment. Nous sommes à un tournant et la question cruciale est: voulons-nous vraiment revenir à la vie d’avant?

Projet de recherche sur un monde sans voiture

Entre 2013 et 2018, le projet Sinergia «Post-Car World», soutenu par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, s’est intéressé à la question suivante: à quoi ressemblerait un monde sans voitures?
Le projet, coordonné  à l’EPFL, visait à explorer l’avenir de la mobilité et le rôle de l’automobile, plus particulièrement avec des scénarios de mobilité sans voiture.

La première des cinq recommandations à l’attention des décideuses et décideurs économiques et politiques reflète bien la perspective transdisciplinaire du projet: se focaliser moins sur les objets et davantage sur les systèmes sociaux globaux. Cela, car le monde de l’automobile ne tient pas uniquement à des objets ou équipements: il s’agit d’un type de société holistique, cohérent en soi. Si nous voulons changer ce monde, nous devons l’appréhender comme un système social.

En avril dernier est paru un livre richement illustré, qui présente les résultats du projet de manière facilement compréhensible. Vincent Kaufmann a participé au projet de recherche et à la publi­cation.

Elena Cogato Lanza, Farzaneh Bahrami, Simon Berger, Luca Pattaroni (éd.), «Post-Car World, Futurs de la ville-­territoire», Métis Presses, Genève, 2021.

Article reproduit avec l’aimable autorisation du magazine Moneta de la BAS (Banque alternative Suisse)